“Il existe des éléments objectifs qui plaident en faveur de la mise en place d’une politique linguistique.”

 

C.TruchotMot-Tech : Quelles sont les conséquences pour une entreprise de l’usage inconsidérée de langues mal connues de ses salariés ?

La méthode implicite de résolution des questions linguistiques peut engendrer de nombreux problèmes, tels que des discriminations, des choix privilégiant la connaissance de la langue aux dépens des connaissances professionnelles, du stress, ou un sentiment d’exclusion chez certains salariés qui ne peuvent réaliser les missions qui leur sont attribuées comme ils le souhaiteraient.

Il existe un baromètre du stress créé par la CFE-CGC au début des années 2000, dans lequel ont été insérées récemment des questions sur l’usage des langues. Les réponses montrent une progression très rapide de l’usage de langues étrangères dans les entreprises, essentiellement l’anglais. En 2012, 71 % des répondants disaient utiliser une langue étrangère au travail et 45 % d’entre eux estimaient que cette situation avait des répercussions négatives sur leur travail, et engendrait notamment du stress. En 2010, cette proportion était de 25 %.

Pour l’instant, la question linguistique au travail touche surtout les cadres, mais elle a tendance à s’étendre progressivement à toutes les catégories de personnel. Dans l’exemple bien connu de General Electric Medical System (GEMS), la langue anglaise était utilisée partout dans l’entreprise, y compris dans les ateliers. Devant les problèmes posés et le refus de la direction de les prendre en compte, les représentants des salariés ont dû se tourner vers la justice pour faire respecter le Code du travail.

De manière récente, le groupe Danone a introduit dans une de ses usines en France un logiciel de travail en langue anglaise, refusant de le faire traduire. Les deux tiers des salariés devaient donc travailler avec cet outil, dans une langue que beaucoup d’entre eux ne maîtrisaient pas suffisamment. La question a dû être tranchée par la justice qui l’a fait traduire. Du côté de la direction de Danone, il y a eu probablement une estimation erronée de ce qu’il est possible de faire avec une langue étrangère, et sans doute aussi une volonté d’éliminer le coût de la traduction. Mais est-il plus rentable de ne pas faire traduire un logiciel de travail et d’être ainsi exposé à une baisse de la productivité et à de potentielles erreurs dues à une mauvaise connaissance de la langue ? Je pense pour ma part que la traduction est un investissement rentable sur le moyen ou long terme, mais ce sont bien souvent les impératifs à court terme de réduction des coûts qui sont retenus.

Rares sont les entreprises à traiter explicitement ces sujets linguistiques, alors qu’il existe des éléments objectifs qui plaident en faveur de la mise en place d’une « politique linguistique » dans une entreprise, au premier rang desquels figurent la rentabilité économique et les conditions de travail.

Mot-Tech : Comment s’emparer de la question du traitement des langues dans une entreprise ?
Ce sujet doit-il faire l’objet d’une concertation ?

Claude Truchot : Dans une étude que je viens de terminer et qui va être publiée par la DGLFLF (Quelles langues parle-t-on dans les entreprises françaises ?), je distingue trois approches dans le traitement que font les entreprises des questions de langues : le recours unique ou privilégié à l’anglais, le pragmatisme, et la gestion linguistique explicite. En France, des entreprises se tournent vers l’anglais, mais d’autres ont conscience des enjeux liés aux questions de langues tout en souhaitant les aborder de manière pragmatique en fonction de leur expérience. Ce pragmatisme consiste en général à adopter des solutions de gestion qui paraissent à l’usage adaptées à l’insertion de l’entreprise dans un contexte internationalisé. Elles sont souvent pertinentes et évitent certains des effets négatifs du recours dominant à l’anglais véhiculaire. Ce sont ces solutions de gestion qui ont été recensées et qui ont nourri le Guide des bonnes pratiques linguistiques dans le monde de l’entreprise que vous avez diffusé.

Toutefois, à côté d’aspects positifs, une gestion qui reste pragmatique présente des inconvénients comme celui d’accepter implicitement des pratiques dont les conséquences ne sont pas prises en compte. Par exemple, utiliser le français et l’anglais dans la communication officielle sans gérer la place respective des deux langues, dans un contexte favorable à l’anglais, laisse libre cours à un rapport de force favorable à cette langue et conduit à l’anglicisation de l’entreprise. Ce peut être l’objectif implicite de certaines d’entre elles, mais ce n’est pas nécessairement recherché par d’autres.

Il vaut mieux gérer de manière explicite et structurée les questions linguistiques. Mais cette démarche est encore rare parmi les entreprises françaises. Je connais surtout deux cas : celui de Michelin et celui d’Axa Assistance. Michelin a mis en place une gestion qu’on peut qualifier de « politique linguistique d’entreprise ». Le groupe a deux langues officielles : le français et l’anglais, cette dernière ayant été introduite de manière récente. Un partage des rôles a été établi, le français étant privilégié dans la communication officielle en Europe et en Amérique latine, l’anglais en Asie et en Amérique du Nord. Le français a en plus une fonction spécifique qui est de contribuer à assurer la cohérence du groupe, la culture de l’entreprise : tout l’encadrement doit connaître le français et les hauts dirigeants, dont la moitié sont étrangers, doivent en avoir un niveau de connaissance élevé. Parallèlement, tous les cadres expatriés doivent connaître la langue du pays où ils sont affectés.

Axa Assistance offre un cas de référence de gestion des questions de langues par le dialogue social. Ce traitement a émergé d’une concertation entre les représentants du personnel qui étaient demandeurs et la direction représentée par la directrice des ressources humaines. Celle-ci a créé au sein de l’entreprise une commission spécialisée paritaire chargée de traiter les questions linguistiques qui s’y posent et qui rend compte de son travail devant le CE. Nommée Commission de terminologie, elle traite en fait de toutes les questions de langues et apporte des réponses appropriées : utilisation de logiciels de travail adaptés, recours à la traduction, mise en adéquation des niveaux de connaissances linguistiques aux tâches effectives, utilisation d’outils calibrés d’évaluation des niveaux de connaissance des langues, conseil aux salariés et pédagogie sur les questions linguistiques, adaptation de la terminologie, formation linguistique du personnel. Cet exemple me semble très pertinent car il est difficile de gérer efficacement les questions de langues, avec toutes leurs implications sociales, sans la collaboration des représentants du personnel et l’adhésion des salariés.

Mot-Tech : Comment interprétez-vous le recours croissant aux anglicismes ?

Claude Truchot : C’est une question qui se pose effectivement avec une acuité croissante et qui a été peu étudiée dans le champ des entreprises. Dans les témoignages que j’ai recueillis, le problème est souvent soulevé de manière spontanée. J’ai l’exemple d’un document syndical dans une entreprise franco-américaine de l’électronique qui dénonçait un afflux d’anglicismes, lequel rendait la communication opaque pour la majeure partie des salariés, mais favorisait la constitution d’un noyau élitiste autour de l’utilisation des anglicismes.

Un autre témoignage d’un représentant du personnel dans une filiale d’un groupe d’assurance français rapporte la diffusion d’un organigramme de 45 pages portant sur la restructuration de l’entreprise, constitué uniquement d’acronymes de fonctions en anglais, de sorte que la majeure partie des salariés ne comprenait ni le nouveau fonctionnement de l’entreprise ni les fonctions qui leur étaient assignées. Malgré les plaintes, l’entreprise n’a pas réagi. Dès lors, cette démarche a été perçue par les salariés comme volontaire ; ils en ont déduit que l’opacité servait probablement à déguiser les intentions réelles de l’entreprise.

À l’inverse, chez Michelin, un important travail est réalisé pour adapter en permanence la terminologie technique en français. Il en est de même chez Axa Assistance. Comme le souligne un représentant du personnel : « Ce n’est pas seulement une question de communication, c’est tout le discours de l’entreprise qui est concerné, sa représentation auprès des acteurs et partenaires, l’exercice du métier. » Ainsi que l’illustre un autre : « On avait l’habitude d’utiliser le terme hub par exemple. On l’a traduit par plate-forme centrale. En parlant de hub, j’ai l’impression d’être en transit. On ne sait pas où on est. » Maintenant toute l’entreprise, à commencer par le PDG, veille à utiliser cette terminologie.

Mot-Tech : N’est-ce pas très conservateur que de plaider contre la généralisation de l’anglais ?

Claude Truchot : Généraliser l’usage de l’anglais sans en évaluer les effets économiques et les conséquences sur les conditions de travail n’a rien de progressiste. Il faut au contraire montrer que l’intérêt de l’entreprise passe par la gestion explicite des questions linguistiques dans le cadre d’un dialogue social. Les salariés doivent pouvoir comprendre leur entreprise. Une entreprise qu’on ne comprend pas est un retour en arrière à l’époque du taylorisme. Il faut avoir conscience que les salariés travaillent le mieux dans la langue qu’ils connaissent le mieux. L’anglais est une langue utile mais il faut en faire un usage réfléchi et proportionné. Et ne pas oublier que ce qui est valable ici en France pour le français l’est aussi dans tout autre pays pour toute autre langue.