Coordinatrice relations sociales et stratégie RH chez Unidis, Julia Vilain développe, dans l’interview qu’elle accorde à La Lettre du Dialogue Social, une vision positive du dialogue social, encore trop souvent vu comme un frein par les entreprises.

 

“Il faut recentrer le dialogue social sur ceux qui le pratiquent.”

 

Mot-Tech : Quelles sont les lois qui, selon vous, ont modifié le jeu du dialogue social au cours des dernières années ?

Julia Vilain-Baeza : Je pense en premier lieu aux différentes lois sur la formation (2004 et 2009) et surtout la dernière du 5 mars 2014. D’autres lois, telles que celles sur l’emploi des séniors, l’égalité professionnelle, ou la santé et la sécurité ont engendré des négociations obligatoires supplémentaires, censées faire évoluer les mentalités, mais leur impact reste encore relatif. En revanche, la loi sur la représentativité syndicale a eu un effet majeur, en cassant totalement le jeu en place et les possibles stratégies d’alliance à l’œuvre jusque-là.

Enfin, la loi sur le dialogue social actuellement à l’étude devrait avoir des impacts importants. D’ailleurs, si la loi n’est pas encore actée, la nouvelle taxe visant à financer les organisations syndicales de salariés et les organisations professionnelles d’employeurs (0.016 %) est déjà en place depuis 2015, sans que l’on sache encore comment ces fonds seront redistribués.

Mot-Tech : Quelles nouvelles lois faudrait-il voter pour faciliter le dialogue social ?

Julia Vilain-Baeza : Selon moi l’État  ne devrait  pas traiter ce sujet. Il y a une forme d’ingérence du gouvernement, qui n’est pas le mieux placé pour traiter des problématiques des entreprises qu’il ne connaît visiblement pas.

La volonté gouvernementale est de rationnaliser le système existant en réduisant le nombre d’intermédiaires, et notamment les branches professionnelles, alors même que l’essentiel des problématiques devrait être traité par ces structures. Même le niveau interprofessionnel n’est pas le plus adapté, puisque par exemple sur le compte pénibilité, le MEDEF a pris des positions contradictoires à celles de certaines branches professionnelles.

Il serait donc utile à mon sens de recentrer le dialogue social sur ceux qui le font, à savoir les branches et les entreprises. Il serait donc bienvenu de fixer des cadres légaux moins contraignants, et de laisser aux entreprises et aux branches davantage d’autonomie. Le niveau interprofessionnel pourrait fixer des standards généraux, qui pourraient ensuite être appliqués avec davantage de marge de manœuvre dans les branches qui présentent toutes des problématiques différentes et qui connaissent les spécificités des secteurs et entreprises qu’elles représentent. En outre, seules les branches aujourd’hui peuvent avoir une vision prospective sur l’évolution de leur secteur d’activité, ce qui devrait les placer au centre des débats et des décisions.

Mot-Tech : Que pensez-vous du projet de réforme du dialogue social annoncé récemment ?

Julia Vilain-Baeza : En premier lieu, on peut déplorer que ce sujet soit porté par le gouvernement, de façon unilatérale. Je constate aussi un manque de pédagogie sur le sujet, car le texte ne met pas l’accent sur la valeur ajoutée du dialogue social pour les entreprises. Elles perçoivent donc ce projet comme une nouvelle contrainte, assortie d’une nouvelle taxe, qu’elles ne trouvent pas justifiée.

Mot-Tech : Jusqu’où une entreprise doit-elle aller dans la communication et le partage de l’information avec les IRP ?

Julia Vilain-Baeza : Je ne vois pas de sujets qui ne pourraient pas être évoqués, en dehors de données très confidentielles ou stratégiques. Pourtant, les entreprises ont encore tendance à vouloir cloisonner les informations car les partenaires sociaux sont vus comme des ennemis, alors qu’ils pourraient et devraient être des alliés. La prise de conscience qu’il faut avancer main dans la main car on poursuit tous le même but n’est pas totale. Il faut dépasser les clivages hérités du passé !

Cela étant, pour que cette démarche soit efficiente et efficace, il est nécessaire que les IRP soient bien formées pour accueillir et traiter les informations communiquées, et les relayer correctement.

Mot-Tech : Pensez-vous que les IRP peuvent constituer un relais de diffusion des projets et des ambitions de l’entreprise ?

Julia Vilain-Baeza : Cela pourrait être effectivement le cas, mais la pratique montre que la situation se présente rarement, peut-être parce que les partenaires sociaux manquent d’informations ou qu’ils sont insuffisamment formés. Il est important de donner aux IRP toutes les informations nécessaires à la bonne compréhension de la situation de l’entreprise. Ce faisant, ils peuvent adhérer à son projet et s’en faire le relais. Cela suppose cependant d’instaurer au préalable une relation de confiance.

Mot-Tech : La consultation obligatoire portant sur les orientations stratégiques de l’entreprise peut-elle renforcer le dialogue social ? Quelles sont les difficultés induites par cette consultation ?

Julia Vilain-Baeza : Cette consultation pourrait effectivement à terme renforcer le dialogue social, mais force est de constater que cela n’est pas le cas actuellement, car les relations entre les partenaires sociaux s’inscrivent toujours dans une dualité. L’opposition de principe est encore trop souvent la règle.

Mot-Tech : Quels sont les apports et les difficultés engendrés par la réforme de la formation professionnelle ?

Julia Vilain-Baeza : Les apports vont se mesurer sur le long terme. Le point positif de la réforme réside dans la volonté d’inscrire la formation professionnelle comme une véritable valeur ajoutée pour l’entreprise, un investissement nécessaire. C’est la raison pour laquelle a été supprimée la contribution au plan de formation. L’objectif est de responsabiliser les entreprises : à défaut de l’obligation de financer, il faut qu’elles prennent conscience qu’elles ont besoin de former leurs salariés. Or, il faut pour cela développer une vision prospective de l’activité et par conséquent mener un travail de fond sur la GPEC, ce qui est malheureusement encore trop peu le cas.

L’esprit de la réforme est donc louable, car la formation est indispensable, d’autant que les parcours professionnels ne sont plus linéaires, et que les salariés comme les entreprises sont obligés de s’adapter en permanence.

Néanmoins, dans la pratique, la réforme, sous couvert de simplification, rajoute de la lourdeur administrative, puisque les entreprises doivent réadapter certains process RH. En outre, malgré le CPF, les RH resteront un appui indispensable des salariés pour la formation. Par exemple, dans notre branche d’activité, beaucoup d’ouvriers n’ont pas accès à internet et ne peuvent donc pas ouvrir leur compte. Les RH interviennent donc en support de ces salariés, ce qui alourdit nécessairement leur travail.

Enfin, je pense que la suppression de la contribution au plan de formation est une erreur, car cela va réduire le volume de la formation, tout comme l’institution d’une contribution au plan obligatoire pour les TPE en est une.

Mot-Tech : Un dialogue social efficace sert-il, selon vous, la performance économique de l’entreprise ?

Julia Vilain-Baeza : Bien sûr ! Les aspects sociaux et économiques sont interdépendants. Pour qu’une société soit performante, elle a besoin d’un climat social apaisé et de salariés motivés et impliqués.

Les syndicats de salariés rappellent souvent à juste titre que ce sont les salariés qui font la richesse de l’entreprise. De la même manière, les salariés ont besoin d’une entreprise performante pour avoir des conditions de vie acceptables.

C’est le message que nous essayons de véhiculer, en soulignant que le dialogue social peut être une véritable valeur ajoutée pour l’entreprise, alors qu’il est encore perçu aujourd’hui comme une contrainte réglementaire et une taxe financière. Le sujet est malheureusement pris à l’envers.