Angliciste de formation, Claude Truchot s’est spécialisé dans la sociolinguistique et les politiques linguistiques dans le domaine anglophone et en Europe. Professeur d’université émérite, il participe toujours aux recherches menées par le Groupe d’étude sur le plurilinguisme européen de l’université de Strasbourg, qu’il a lui-même fondé en 1984.

 

L’évolution des langues et de leur usage est aussi le fruit de facteurs économiques

 

Mot-Tech : Vous avez travaillé sur le rapport entre l’internationalisation et les langues : quelles sont vos conclusions ?

Claude Truchot : Au cours de ces dernières années, j’ai beaucoup travaillé sur les effets de l’internationalisation sur les pratiques linguistiques et la gestion des questions de langues dans les entreprises. Je m’intéresse aussi à l’internationalisation des universités. C’est un processus qui peut engendrer de nombreuses conséquences négatives que l’on ne prend pas suffisamment en compte. Cette internationalisation se fait dans un contexte de concurrence exacerbée entre établissements, et se réalise au détriment d’un certain nombre d’acquis en matière de connaissances : tous les savoirs ne sont pas promus de la même manière. Ce sont les savoirs qui se vendent le mieux, et non les plus fondamentaux, qui sont promus, particulièrement par le moyen de l’enseignement en anglais.

De ce point de vue, j’émets de sérieux doutes sur la qualité de l’enseignement réalisé au moyen d’une langue véhiculaire mal maîtrisée par les enseignants et les étudiants. Dans le meilleur des cas, un cours en anglais fait par un non anglophone est rédigé à l’avance de façon à ce qu’il soit correct grammaticalement : l’enseignement se réduit donc à une lecture de cours. Mais bien souvent la maîtrise de l’anglais par l’enseignant est approximative. Se pose aussi la question des informations retenues par les étudiants par rapport à un cours qui leur aurait été dispensé dans leur langue. Il se produit probablement une déperdition considérable. Enfin, les échanges avec les professeurs sont moindres compte tenu de la difficulté à les exprimer dans une langue étrangère : les étudiants n’expriment que ce qu’ils peuvent exprimer. Ajoutons les problèmes qui se posent lors de la correction des copies : l’enseignant doit d’abord essayer de comprendre ce que l’étudiant a écrit, avant de s’attacher au fond. Il y consacre souvent plus de temps et on ne sait pas ce qu’il évalue réellement.

Mot-Tech : Pourquoi avoir fait du sujet des langues au travail un de vos axes de recherche ?

Claude Truchot : Dans les études sur les évolutions des langues et de leur usage, on tend à majorer le rôle les facteurs politiques alors que les facteurs économiques ont eu également une influence considérable. On attribue à la construction des États Nations la généralisation d’une langue nationale dans chacun des pays européens à partir du XIXe siècle. On redécouvre actuellement le rôle de l’industrialisation. C’est mon constat initial, et ma démarche est de mettre en évidence ces facteurs économiques qui vont toujours de pair avec des facteurs sociaux. C’est pourquoi je m’intéresse spécifiquement aux langues au travail et donc aux entreprises.

Mon objectif est d’essayer de comprendre les évolutions en cours dans le monde contemporain. Je m’intéresse bien sûr à l’anglais, mais aussi au français et à d’autres langues, et surtout aux personnes qui les parlent. Certaines peuvent bénéficier des effets linguistiques de l’internationalisation de l’économie, mais le plus grand nombre en subit les effets négatifs.

Mot-Tech : Dans vos travaux concernant le traitement des langues au sein des entreprises, faites-vous une distinction entre la communication orale et la communication écrite ?

Claude Truchot : J’essaye d’observer l’ensemble des pratiques linguistiques à l’œuvre dans le monde du travail, qu’elles soient orales ou écrites, de communication interne ou externe. On constate que les entreprises internationales, en particulier les groupes multinationaux, ont des pratiques linguistiques fort différentes, dans leur communication officielle, dans les rapports transnationaux avec leurs différentes entités, et dans la communication au sein de leurs sites en France.

Mot-Tech : Vous avez identifié plusieurs types de traitement des questions linguistiques. Pouvez-vous les définir et les expliquer ?

Claude Truchot : J’établis une distinction entre le traitement implicite et le traitement explicite. On constate bien souvent que les entreprises confrontées à un problème linguistique de communication internationale font ce qu’il leur semble normal de faire en pareille situation : elles ont recours à l’anglais. C’est ce que j’appelle le traitement implicite. Un traitement explicite consiste à analyser les problèmes et à envisager différentes solutions, à évaluer leurs effets économiques et sociaux et à choisir les pratiques les mieux adaptées en dégageant les moyens nécessaires en formation linguistique, en traduction.

Par exemple, si une entreprise française et une entreprise allemande fusionnent, un traitement explicite des questions linguistiques posées sera de réfléchir, en amont, à quelle place donner respectivement au français, à l’allemand et à l’anglais, plutôt que de se tourner vers la seule langue anglaise considérée implicitement comme la langue de l’internationalisation. Les économistes observent que beaucoup de fusions échouent. Il serait pertinent de rechercher le rôle des questions linguistiques dans ces échecs.