Angliciste de formation, Claude Truchot s’est spécialisé dans la sociolinguistique et les politiques linguistiques dans le domaine anglophone et en Europe. Professeur d’université émérite, il participe toujours aux recherches menées par le Groupe d’étude sur le plurilinguisme européen de l’université de Strasbourg, qu’il a lui-même fondé en 1984.

 

Étudier l’influence des faits sociaux sur les langues et le langage

Dans la première partie du long entretien qu’il nous a accordé, Claude Truchot nous dévoile les spécificités de sa discipline et les domaines d’études sur lesquels il s’est concentré.

 

Mot-Tech : Qu’est-ce que la sociolinguistique ?

Claude Truchot : On peut la définir comme l’étude des relations entre le langage et la société, l’influence des faits sociaux sur les langues, et sur leurs évolutions.

Mot-Tech : Votre thèse de doctorat portait sur l’expansion contemporaine de l’anglais. Pourquoi avoir choisi ce sujet d’étude ?

Claude Truchot : Ma thèse de doctorat a été publiée en 1990 sous le titre L’anglais dans le monde contemporain (Éditions Le Robert). Il s’agissait à l’époque, dans les années 1980-1990, d’un travail de pionnier, voire d’un sujet d’étude imprudent pour un chercheur : le phénomène contemporain d’expansion de l’anglais dans l’enseignement des langues et comme langue véhiculaire dans la recherche scientifique, la culture, les entreprises. J’ai été le premier en France à travailler sur cette question. À l’époque ce sujet n’était étudié qu’en Europe du Nord, car l’usage de l’anglais y était beaucoup plus développé qu’en France. C’est d’ailleurs ce qui m’a intéressé. En utilisant une approche comparative, je suis parti de l’hypothèse que les phénomènes constatés dans ces pays pouvaient se produire aussi en France, avec des différences certaines, notamment la diffusion du français, plus large que celle du danois ou du suédois. Cette hypothèse se confirme en bonne partie, d’où le travail que je mène actuellement sur les entreprises.

En effet, on observe actuellement, particulièrement dans les grandes entreprises en France, ce que l’on constatait dans les entreprises scandinaves dans les années 1970 ou 1980. En 1984, une étude réalisée en Suède montrait comment l’anglais était imposé dans les grandes entreprises suédoises pour toute communication à caractère international. C’est une pratique qui devient courante dans les entreprises françaises.

Mot-Tech : Peut-on dire que vous êtes un angliciste devenu un fervent défenseur du français ?

Claude Truchot : En tant que chercheur, mon objectif n’est pas la défense de la langue française, même si je m’intéresse beaucoup à l’usage et à la pratique du français, en France et ailleurs. Je travaille à l’étude d’un phénomène contemporain : les effets de l’internationalisation et de la mondialisation sur les langues et les pratiques linguistiques. J’essaye d’en tirer aussi des recommandations en matière de politiques linguistiques destinées aux différents acteurs de ces politiques.

Mot-Tech : Pouvez-vous définir ce qu’est le plurilinguisme ? Pourquoi travaillez-vous sur ce sujet et quels sont vos champs d’études ?

Claude Truchot : On définit en général le plurilinguisme comme l’usage ou la connaissance de plusieurs langues. Le sujet de l’usage et de l’expansion de l’anglais dans le monde s’étudie nécessairement en relation avec d’autres langues. C’est pourquoi j’ai souhaité ne pas rester dans le seul cadre des études anglaises et travailler avec des spécialistes d’autres langues en créant à l’université de Strasbourg le Groupe d’étude sur le plurilinguisme européen (GEPE), en association avec mes collègues du département de dialectologie alsacienne et avec des anglicistes, germanistes, spécialistes du français langue étrangère. Du fait de cette association, nous avons adopté la problématique transversale du plurilinguisme. Ce qui m’a conduit à m’intéresser aux questions de politique linguistique, et à étudier également la situation et l’évolution des langues en Europe (Europe : l’enjeu linguistique, Paris, La documentation française, 2008).

Mot-Tech : D’autres pays européens ont-ils des politiques linguistiques identiques à celle de la France ?

Claude Truchot : Chaque pays européen a une politique linguistique qui s’inscrit dans son histoire et correspond à sa situation linguistique. L’établissement du français en France a procédé en grande partie du rôle de l’État puis de la volonté d’unifier la Nation par une langue à partir de la Révolution française. Alors qu’en Allemagne la Nation a procédé d’une langue et d’une culture ayant préalablement unifié un peuple. Il en est de même dans la plupart des pays d’Europe centrale. Même si les situations linguistiques des pays européens se sont rapprochées en étant confrontées aux problématiques de la construction européenne et la mondialisation, de fortes différences demeurent. Ainsi le concept de « minorité nationale » est fortement enraciné à l’Est de l’Europe alors qu’il n’a pas de pertinence historique en France.

Il existe certes des lois linguistiques dans plusieurs pays comme en France, mais celles-ci sont motivées par des objectifs différents. Le cadre législatif le plus proche de celui de la France dans sa formulation est celui de la Flandre en Belgique. Cependant, la problématique est différente puisqu’il s’agit d’assurer le statut du néerlandais en Belgique où le français a été longtemps dominant. Les législations linguistiques se sont surtout développées en Europe centrale et orientale, par exemple dans les pays baltes, dans le cadre de leur évolution politique après 1990.

La France présente aussi un cas de figure spécifique, celui d’être au centre de la francophonie. La problématique du français dans le monde pourrait se rapprocher de celle de l’espagnol, mais la base principale de l’hispanophonie est maintenant l’Amérique latine, et les lois linguistiques en Espagne ont pour fonction d’assurer le statut de langues comme le catalan et le basque. Au sein de la francophonie, il existe des similitudes entre les lois linguistiques du Québec (Charte de la langue française de 1977) et de la France (loi Toubon de 1994) mais la situation du français au Québec diffère de ce qu’elle est en France.